La Patte derrière l’oreille

L’été est arrivé : comme un bon génie qui sort de sa boîte, il a répandu la chaleur et décuplé les parfums, les odeurs et la lumière…

J’ai pris mes quartiers d’été sur le couvre-lit de mes maîtres, délicieusement frais…  Fort judicieusement, je me trouve à la croisée de plusieurs courants d’air, qui doucement me bercent et s’enroulent autour de moi, tandis que je fais sans fin la sieste …

Au creux du couvre-lit, saoulé de grand air et de soleil sans même lever la patte, ni bouger une moustache, je me balance en imagination dans un hamac tissé de brise et de frais murmures…

Personne ne la voit, ma barcarole de courants d’air, et pourtant je m’y laisse bercer toute la journée… Même les oiseaux, qui chantent à qui mieux mieux, ne me dérangent plus…  Je suis sourd, je suis muet, je suis immobile, je ne suis plus que sieste et voluptueuse détente…

Le vent court sur ma fourrure et me rafraîchit jusqu’à la pointe des oreilles…

Evidemment, rien n’est parfait: le bruit soudain d’une tondeuse retentit pendant ma sieste… Sur notre pelouse, un grand gars muni d’oreillettes s’attaque à l’herbe tendre et à mes pâquerettes qui ne lui ont rien fait… Il y a à peine quinze jours, il avait déjà tout tondu. Mais les pluies de cette dernière semaine ont fait surgir un nouveau tapis frais et vert, piqué de fleurs blanches…

Notre tortionnaire de pâquerettes se met vaillamment à l’ouvrage… Avec ardeur, il coupe tout ce qui dépasse, tout ce qui est différent, laissant derrière lui une désolation tondue de près…  J’ai le coeur serré…

Puis je souris dans mes moustaches: je vais me passer la patte derrière l’oreille ce soir et faire pleuvoir… Mes pâquerettes refleuriront!

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Pattucure

Cette semaine a eu lieu chez nous un évènement capital : je me suis laissé, de bon gré, couper les ongles des pattes arrière…

Coup de tonnerre dans le ciel félin (non, pas serein, ni surtout serin…)!

Cela fait bien 6 ans que je fais mon cinéma pour qu’on n’y touche pas. Non pas que je sois opposé à la manucure. Ou à la pattucure…

Que nenni ! Selon certains chercheurs,  je suis, en tant que chat, censé avoir une mémoire de moucheron… Je me rappelle pourtant très bien qu’il y a 6 ans, mon amie humaine, gentille mais malhabile, m’a blessé un doigt en manucurant ma patte arrière.

Le doigt a guéri en un clin d’oeil. Mais, depuis, n’en déplaise aux savants, je refuse obstinément qu’on me toilette les ongles des pattes arrière.

Les pattes avant, je me tortille bien un peu… Mais, convaincu de l’utilité du procédé, je me laisse faire. Lorsque ces ongles sont trop longs, et que je cours, il m’arrive de déraper … pour la plus grande joie des pigeons…

Dignité oblige, je tends alors noblement mes pattes avant, afin que l’on soigne mes augustes griffes…  La pattucure, oui: mais pas tout courts :)

Cependant, les pattes arrière, mes amis humains ne s’y risquent plus. Les ongles s’usent tous seuls, c’est un pis-aller…

Il y a quelques jours, mon amie humaine travaillait à son ordinateur. Je la soutenais moralement en faisant la sieste auprès d’elle…

Les choses les plus importantes s’invitent souvent dans notre vie de manière anodine. C’est après que l’on comprend…

Enervé, car un de mes ongles arrière avait trop poussé, j’entrepris de le tailler, maladroitement, avec mes dents. Mon amie me regarda. Soudain, elle bondit et revint avec le coupe-ongles. Elle prit doucement ma patte arrière, puis tchic ! tchic ! tailla les ongles avec soin. Pour le doigt blessé autrefois, j’eus une légère hésitation, mais je la laissais faire…

Je suis heureux, tous mes ongles sont parfaits, comme une vraie star de Cannes!

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La Panière à chat

Il y a quelques jours, mes amis humains (alias mes maîtres pour l’état-civil) trouvèrent sur la table, de bon matin, dans la panière…

Non pas une appétissante baguette, mais… une grosse brioche tigrée… à moustaches… Moi…

J’aime tant cette nouvelle panière ! Elle est faite de brindilles tressées, et tendue d’un tissu grège bien frais… Et joliment décorée de nœuds à carreaux rouges : c’est LA panière de l’été !… J’ai trop chaud avec ma couverture d’hiver, et mon nid sur le canapé ne me plaît plus…

Lorsque je les ai vus rapporter cette panière à la maison, et mettre stupidement un pain dedans, je n’en croyais pas mes yeux…

Est-ce qu’une panière n’est pas faite, tout d’abord, pour accueillir un chat plutôt qu’une miche ?

Voilà pourquoi, la nuit venue, je lançai un raid discret sur la panière. J’emportai la place sans difficultés, puis je m’y installai confortablement…

Lorsque j’étais chaton, j’adorais les panières et les paniers à fruits. Je m’y lovais pour faire la sieste, et j’étais si mignon, endormi au milieu des citrons, rêvant dans les oranges, calé dans les bananes, que nul n’osait me réveiller…

Las. Je ne suis plus un chaton : j’en fis l’amère expérience. Mes pattes et mon dos dépassaient largement de chaque côté de la nouvelle panière… C’était inconfortable au possible. Quelle déception…

C’est ainsi qu’on me trouva au matin, endolori, déconfit, mais obstinément blotti dans la panière trop petite…

On ne me fit pas de reproche. Simplement, en fin de journée, mon ami humain débarqua avec une nouvelle panière géante. Certains appellent cela un panier à chat. Qu’importe !

J’adore mon nouveau panier : il est en brins de saule tressés et tendu de lin frais… On l’a rempli de couvertures.

Depuis, je n’en sors plus que pour manger et faire des câlins…

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Mon Jardin suspendu

Je suis un chat de la ville. Heureusement, mon quartier est rempli d’arbres, de fleurs et de pelouses. Jusque sur nos fenêtres, la Nature a repris ses droits : des rangs serrés de jardinières renforcent, été comme hiver, l’idée que nous vivons à la campagne…

On a hissé dans l’escalier des kilos de terreau. Le résultat en vaut la peine : les plantes nous le rendent au centuple. Mais cet hiver a été rude. Elles ont gelé. On a bien cru que les jardinières resteraient désertes…

Que nenni. Les plantes m’apprennent que ce n’est pas parce que rien ne se voit en surface, qu’un feu d’artifices ne se prépare pas dans les profondeurs…

Une à une, elles ont ressuscité. D’abord la calaminthe, ma tendre amie aux fleurs bleues, l’amour secret des bourdons et des abeilles… Puis la menthe verte, sa colocataire de pot… La lavande a suivi. Les géraniums, dûment taillés et engraissés, ont tourné la page des gelées… Enfin, quand on avait perdu tout espoir, la délicate menthe à feuilles rondes a émergé de ses décombres, avec de nouveaux bourgeons…

Chic ! Mon ami humain (alias mon maître pour l’état-civil) jardine… Il rempote Hibernatus, notre romantique érable, et notre groseillier, qui cette année fleurit. Les groseilles feront le bonheur des palombes…

Ah, je vais l’aider ! … Je fais de mon mieux : je gratte, je gratte, j’ai les pattes toutes noires, je fais un beau grand trou dans la jardinière… Le terreau vole et tombe en pluie fine sur les passants…

Je suis très content de moi. Je me perche dans notre jardin suspendu et regarde les martinets qui filent dans le ciel, comme de noires comètes fourchues…

J’ai l’impression qu’ils rient. Plus tard, je comprends pourquoi : vu du ciel, perché dans ma jardinière verte, j’ai l’air d’un chat qui couve un nid…

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Le Vent

La tempête passe sur notre quartier. Le vent s’engouffre dans les rues, il ébouriffe les cheveux et siffle sous les portes…

J’ai toujours été fasciné par le vent. Il est invisible, il n’a ni pieds, ni mains, mais il est partout… Perché sur ma petite chaise à la fenêtre, à l’abri, je contemple le passage des bourrasques…

Je suis un petit capitaine, imaginant que notre appartement est un navire pris dans la tempête… Ou alors, un petit chef d’orchestre, à l’écoute des rafales tordant les arbres. Elles en tirent de sombres chansons chuchotantes… Les sifflements du vent sont, à mes oreilles de chat, la plus belle des mélodies. J’aime les étincelles de folie qu’il sème à tous les coins de rue…

Les marronniers sous le vent sont animés d’une vie nouvelle. Des milliers de feuilles palpitent, comme autant de mains vertes qui me saluent…

Quelqu’un a oublié de fermer sa fenêtre : les rideaux sont pris dans la bourrasque. Mes moustaches se hérissent : je vois des drapeaux de velours bleus claquant fièrement au vent… Ou encore les voiles d’une caravelle prête à prendre la mer… Hissez  haut ! Le vent met sens dessus-dessous les objets et les paysages les plus ordinaires.

Les rafales peignent à rebrousse-poil la grande pelouse verte, piquée de pâquerettes blanches, que la magie des pluies d’avril a fait éclore…

Et soudain, ce n’est plus une pelouse : le vent fait courir sur l’herbe des vagues vertes… Je vois une marée montante et fraîche, qui sent le foin coupé… Les pâquerettes sont des coquillages abandonnés à la houle, qui flottent sur cet océan…

Je vais rester des heures à regarder, bien au chaud, la valse de la nature entraînée par les rafales… Les marronniers valsent, les cheveux, l’herbe et les fleurs valsent sous le vent… Au fond, valser, ce n’est jamais que prolonger sur terre le roulis de la mer…

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Odes aux lainages

J’aime mes maîtres. J’ai un faible pour les lainages… Alors, le soir, je guette le gilet bien chaud, les pulls douillets ou le plaid écossais, qui vont apparaître à l’heure de la tisane…

Par exemple, je suis sûr que mon bien-aimé gilet gris a été imaginé par un amoureux des chats. Car il est si long que lorsqu’on s’assoit, les genoux sont recouverts de laine moelleuse. C’est parfait pour mon câlin du soir…

C’est mon gilet-câlin. J’y somnole pendant des heures, souriant dans mon sommeil, blotti contre la maille qui m’enveloppe de chaleur et me berce… J’abhorre les gilets courts : sur les genoux, rien ne me reste…

Je guette aussi le plaid écossais rouge et vert. J’y passe  de longues heures sommeilleuses, emporté par la marée de mes rêves… Je suis solidement arrimé à lui comme à un radeau, petit mousse à moustaches dérivant sur l’océan des songes…

…  Parfois, le ressac de mes pensées et de mes aventures du jour, que je revis en dormant, m’agite et m’obsède… Mes moustaches endormies frémissent, mes griffes se rétractent…

J’entrouvre alors un œil : je me sens si bien, en sécurité dans mon creux de laine douillet, que je me rendors derechef…

En ce moment, je guette aussi les hirondelles. Notre ciel d’avril est chaotique comme il se doit. Les averses chassent des soleils éclatants et furtifs, dans une course sans fin….

Le ciel ressemble à un grand théâtre où personne ne se met d’accord : la météo change toutes les 5 minutes, c’est la cacophonie des éléments…

Mais bientôt, les martinets et les hirondelles nous reviendront d’Afrique. Ils mettront fin au chaos : lorsqu’ils fendent le ciel, comme de longues virgules noires à la dérive, tout se calme comme par magie…

Les hirondelles font le printemps : chaque année, elles nous ramènent du soleil africain caché dans leurs plumes…

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La Mariée rose

Dans notre grand-rue, les cerisiers sont en fleurs. Deux haies roses, hautes et drues, encadrent notre goudron parisien. Il prend des airs de chemin de campagne où il fait bon rêver…

Et cela ravit mon cœur de chat. Je passe de longs moments à les regarder, je me perds dans leur houle rose, que la brise caresse… Les cerisiers sont couverts de millions de pétales : on dirait des feux d’artifices, indéfiniment suspendus dans l’air tiède…

Au long de la grand-rue dévale une coulée de lave rose… Et cela change la vie de notre quartier. Edith Piaf nous dirait que soudain, nous voyons la vie en rose…

Rose comme les pétales qui commencent à tomber, en pluie légère, délicate, silencieuse… En larmes roses, sur les trottoirs… Les enfants de retour de l’école, le cartable au dos, foulent un sable rose qui accompagne moelleusement leurs pas…

Et lorsqu’un coup de vent secoue les branches, il  libère des milliers d’abeilles roses et tourbillonnantes, qui furent autrefois des pétales… Les pattes me démangent de courir après…

Les voitures garées, le goudron, les pelouses des immeubles, les cheveux des petits et des grands, en sont tout couverts…

On dirait qu’une invisible mariée rose est passée dans notre rue avec son cortège… Elle a jeté à poignées ses pétales sur nos vies de citadins, jusque dans les boucles des enfants…

Soudain, je comprends l’émerveillement des Japonais devant les cerisiers en fleurs, leur ferveur devant ces arbres magiques… Je ressens la même fascination émue pour ce miracle fidèle, toujours renouvelé… Au Japon, on se précipite dans les embouteillages, pour le prodige de s’assoir sous les sakura en fleurs…

Les Japonais les aiment tant qu’en 1912, scellant leur amitié avec les Etats-Unis, ils leur offrirent… 3000 cerisiers. Ils furent plantés à Washington. Ils y sont toujours.

Je suis sûr que là-bas aussi, la danse des pétales arrête le temps. Oh, pétales, suspendez votre vol…

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